Une de mes tantes vit depuis bientôt 40 ans dans un kibboutz à 3 km de Gaza. Il y a là dans le périmètre trois kibboutzim, trois oasis dans le désert, trois miracles de verdure et de beauté végétale. Parce que la région, c'est cela, aussi. Le désert, désertique côté arabe, fleuri côté israélien.
Parce que l'histoire est aussi histoire de couleur.
Je me souviens.
Dans une classe exclusivement musulmane de la banlieue nîmoise, deux élèves s'insultaient. Très calme et digne, je suis allée écrire au tableau : Édifiant de savoir que mes élèves arabes sont d'affreux racistes. Deux possibilités. Rapport, exclusion et tout le tintouin ou bien exposé commun.
Étonnant de constater comme l'écrit apaise les classes. Toutes les classes. Sans exception. Bien plus efficace que toutes les gueulantes du monde. Et bien moins fatigant.
- Racistes, nous ?
Ignorants. Ce qui est pire.
Les élèves vociféraient, je continuai d'écrire en silence.
Vous préférez un rapport ?
- Pourquoi commun, l'exposé ?
Après les insultes que vous venez de vous dire l'un l'autre, vous voilà mûrs pour travailler ensemble.
- Jamais.
C'est vous qui voyez.
Petit silence. La classe était comme tétanisée.
- C'est du chantage.
Ne confonds pas tout. C'est du travail et je suis professeur.
- Sur quoi, l'exposé ?
Delacroix.
- Ça, madame, vous avez pas le droit. Vous savez à qui vous parlez ?
Delacroix et vous ne remettrez les pieds dans mon cours qu'avec.
Les élèves sortirent rageusement. Un d'entre eux était resté. Pourquoi vous faites ça, madame, ce n'est pas bien.
- Eugène Delacroix est un peintre, de quoi crois-tu qu'on parle, un peintre qui aima l'orient. Je viens de faire à tes deux andouilles de copains un merveilleux cadeau. Et tu ferais mieux d'aller avec eux en bibliothèque pour partager la découverte au lieu de jouer les justiciers.
Sourire lumineux de l'enfant.
De mémoire de professeur, jamais on ne vit plus bel exposé.
Mmmmmmm. Vous êtes vous déjà promené à Jérusalem ? Il y a une chose tout à fait étonnante que l'on y remarque immédiatement, c'est la différence d'atmosphère qui règne dans les quartiers arabes. Une tristesse beige et poussiéreuse, une tristesse infinie. Lorsque vous longez ce qu'on appelle les territoires, vous êtes frappé par les deux mondes que sépare la route. J'ai souvent essayé de comprendre. Et aujourd'hui, je sais. La différence n'est qu'une histoire de couleur. Un des côtés de la route est aride et sec et marronnasse, l'autre est vert et fleuri. Déjà, les réservoirs d'eau solaires sur les toits ont, par accord tacite, parce qu'ici aussi, il y a des accords tacites, été choisis blancs, d'un côté et noirs de l'autre. Je vous laisse deviner où est le blanc.
Et que l'on ne vienne pas me bassiner avec l'eau, le désespoir, la spoliation, la misère, que sais-je encore. Je parle de la même ville. La même rue. Les mêmes gens. Parfois, je me dis qu'il suffirait peut-être que les gens qui connaissent le plaisir des fleurs traversent la rue avec un bouquet vers ceux qui ne le connaissent pas.
Je ne vous cache pas que quand je dis des choses comme ça, je passe pour une furieuse. Je n'y connais rien, je n'y comprends rien, je crois que tout le monde est gentil et beau, pauvre folle que je suis. Une artiste, n'est-ce pas ?