Plus qu'une possibilité, d'ailleurs. Une perspective. Un projet... Comme une lubie pour certains. Une espèce de délire. Un fantasme. Une incongruité. Une bizarrerie parmi tant d'autres.
En parlant d'étrangeté et d'élévation, tiens, une des plus bizarres bizarreries israéliennes, ce sont les échafaudages. Des espèces d'assemblages brouillons et fouillis de lames de bois hétéroclites, agencées à la... non, pas agencées, en fait, posées, empilées, comme un jeu de légo, avec une ingéniosité mathématique rare, puisque quelle que soit la hauteur de l'immeuble construit, bien malin qui pourra y dénicher deux parallèles. Il faut le voir pour le croire.
Ces échafaudages sont fascinants, par la liberté de leur géométrie, la magie de leur équilibre, le désordre fou de supports qui pourtant, à terme, conduisent à des structures étonnamment verticales.
Parfois, subjugué, presque malgré soi, on s'y arrête.
Et on se rend bien vite rendue compte que le plus troublant ne vient pas du surréaliste spectacle visuel mais de quelque chose de bien plus subtil, d'une espèce de fond sonore subliminal. En se rapprochant encore, on commence à percevoir comme le souvenir d'un bruit de ruche... Les voix de toutes les mères inquiètes de tous les ouvriers. Nul besoin d'un gros effort d'imagination pour les entendre chuchoter à l'oreille de leurs fils, Shlomi, tu ne vas pas monter si haut, fais moi plaisir, rajoute une planche. Et Schlomi pour la faire taire, cloue une planche à la va vite. Voilà, c'est fait, tu peux y aller, maintenant. Mets en une autre ici d'abord, regarde, là, ça bouge un peu. Schlomi est exaspéré, mais c'est un bon fils. Maman, voilà, ça y est, vas-y maintenant. Une autre, rien qu'une autre, pour l'amour de moi. Maman, arrête, voilà, elle y est ta planche. Avner, tu vas me rendre folle, tu as vu comme c'est étroit ? Tu me rajoutes tout de suite un pilier ici, ou je ne bouge pas. Maman, tu veux des piliers, voilà, regarde, j'en mets deux, maintenant tu me laisses ? Regarde, la mère de Tooli, son fils l'écoute, lui, tu as vu combien il a mis de planches ? Maman, ça suffit, je travaille ici ! Tu en mets une autre là et j'y vais, fils ingrat ! Maman ! Ah wiléwilé, cet enfant me tuera. Maman ! Ca va, ça va, rajoute un clou d'abord, rien qu'un, tu seras bien content, après ! Tu me remercieras !
C'est imparable. Il n'y a pas d'autre explication. Les échafaudages israéliens bruissent de toutes ces suppliques tendrissimes de mères orientales.
Elles sont fortes, il n'y a pas à dire.